Les compagnons d'Ulysse

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La parole: versant du sens vs versant de la présence

Séminaire 1: Les écrits techniques de Freud, (16 juin 1954)

Faisons une petite fable

Un jour, les compagnons d'Ulysse - comme vous le savez, il leur arriva mille mésaventures; je crois que presque aucun n'a fini la promenade - furent trans­formés, en raison de leurs fâcheux pendants, en pourceaux. Bien entendu, le thème de la métamorphose nous intéresse toujours, parce que, après tout, c'est là que se pose justement la question de la limite de l'humain et de l'animal. Donc, ils sont transformés en pourceaux, et l'histoire continue; et il faut bien croire qu'ils gardent quand même quelques liens avec le monde humain, au milieu de ces grognements de la porcherie, mais la porcherie est une société, par lesquels ils se communiquent les différents besoins : de la faim, de la soif, voire de la volupté, voire de l'esprit de groupe.


Que peut-on dire, après tout, de ces grognements, quelques messages adres­sés à l'autre monde ? Pour tout dire, les compagnons d'Ulysse disent : « Nous regrettons Ulysse, nous regrettons qu'il ne soit pas parmi nous, nous regrettons son enseignement, ce qu'il était pour nous à travers l'existence. »

Qu'est-ce que le grognement qui nous parvient des compagnons d'Ulysse? Qu'est-ce qui fera en somme que quelque chose nous parvienne au milieu du volume soyeux accumulé dans l'espace clos de la porcherie ? Est-ce une parole ? Pourquoi direz-vous que c'est une parole ? Est-ce parce que là s'exprime quelque sentiment essentiellement ambivalent ? Car il est bien clair d'autre part qu'Ulysse est un guide plutôt gênant. Et assurément, au point où en sont les compagnons d'Ulysse, qu'est-ce qui fait que, sans nul doute, telle forme de communication vous apparaîtra une parole? C'est d'abord exactement en ce sens, qui saute d'abord aux yeux, qu'il y a un doute, et qu'à vrai dire, du moment où ils sont transformés en pourceaux, les -398-pourceaux regrettent la présence d'Ulysse... Déjà vous avez là la valeur, l'ap­préhension de ce qu'est une parole.


En d'autres termes, les compagnons d'Ulysse transformés en pourceaux veu­lent faire croire qu'ils ont encore quelque chose d'humain, la parole, et la nos­talgie d'Ulysse exprimée en cette occasion, c'est exactement la revendication de la reconnaissance d'eux-mêmes, les pourceaux, comme étant toujours les com­pagnons. d'Ulysse. Et c'est là, en fait, qu'une parole est avant tout, dans cette dimension, qu'elle se situe; la parole est essentiellement moyen d'être reconnu. Elle est là, avant toute chose qu'il y a derrière, et absolument insondable. Est­ce que c'est vrai ? Est-ce que ce n'est pas vrai ? C'est en quelque sorte un pre­mier mirage. Un mirage qui, en effet, vous assure que vous êtes dans le domaine de la parole. Mais si vous regardez de quoi il s'agit, ça n'est pas par rapport à une réalité elle-même, informe, inconstituée par essence, dans cette occasion, qui est ce que nous appelons, quand nous entrons dans l'ordre des émotions et des sentiments, l'ambivalence. L'important de cette parole, ce qui en fait une parole même s'il est un grognement, c'est de savoir à quoi le pourceau qui parle, au nom du troupeau, veut faire croire. Et cette parole est parole exactement dans la mesure où un auditeur y croit. Sans cela, une communication est quelque chose qui transmet, à peu près du même ordre qu'un mouvement mécanique. J'évoquais à l'instant le froissement soyeux, la communication de leur froisse­ment à l'intérieur de la porcherie. Ce n'est rien d'autre en fin de compte. Le gro­gnement est analysable entièrement en termes de mécanique. Mais à partir du moment où ça passe à cet autre registre d'être essentiellement quelque chose qui veut faire croire à une assimilation, il exige la reconnaissance. C'est d'abord dans ce registre-là qu'existe la parole. Et c'est pour cela en effet que, jusqu'à un cer­tain point, on peut parler du langage des animaux. Il y a un langage des animaux, exactement dans le sens où il y a quelqu'un pour le comprendre.

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