Sejour 3
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Cela s'est passé un après midi. J'avais fait la tournée de quelques hotels pour déposer des CV. J'avais même tenté une taverne, tenue en fait par des Turcs, et qui visiblement n'employaient que des compatriotes. Mais bon, il faut tenter sa chance partout. Ils m'ont regardé un peu comme un extra-terrestre quand je leur ai dit que je voulais travailler là, même si je ne comprenais pas vraiment un mot d'allemand, et que je n'avais pas non plus pris Turque comme option langue au lycée, et que tout compte fait, je n'avais jamais été serveur non plus. Bon, mais en y repensant je rigole quand même de tout ça.
Et puis en rentrant à la maison, Thien Tri me dit en se marrant que pendant que je prenais du bon temps, lui il avait traivaillé pour moi, puisqu'il avait répondu à un coup de fil d'une des agences pour un poste dans une ville pas très loin, comme vendeur. Ils cherchent quelqu'un pour la saison estivale, qui parle au moins français et anglais. C'est à Titisee. Je ne sais pas vous, mais moi Titisee, je n'en avais jusque là jamais entendu parlé, et le nom me faisait un peu rire. En fait j'ai appris à ce propos que "See" veut dire lac, et non pas mer. Voilà un exemple de faux amis via l'anglais. On me proposait donc une place de vendeur dand un magasin du lac de Titi. Malgré le sérieux de Thien Tri, qui commençait d'ailleurs à se demander si son colocataire serait en mesure de rembourser les avances de loyer pour le mois précédent, et pourquoi pas, payer le mois en cours, trouvais quand même un peu fumeux son histoire de Titi. A côté de cela, il fallait quand même appeler la gérante pour fixer un rendez-vous, et là, je rigolais pas trop.
Ca nous à pris presqu'une heure pour rédiger des phrases correctes, et répondre dans un allemand globalement compréhensibles aux différentes questions qui pourraient me tomber dessus, et écraser définitivement mes espoirs de trouver un job dans les parages. Et puis j'ai appelé. En un mot comme en mille, je n'ai r-i-e-n compris de ce qu'elle a dit. Et quand je dis rien, c'est vraiment rien. Un accent à couper au couteau, un débit de mitraillette. J'ai donc débité mes phrases à mon rythme, puisqu'il était inutile de compter sur mon interlocutrice pour poser les bonnes questions. Thien Tri, collé à l'écouteur me soufflait parfois un "ja" ou un "nein", que j'essayais misérablement de formuler avec le ton qui convient. Est-ce que c'était plutôt un "non, non pas du tout" ou plutôt " un "nein, vous n'y pensez pensez pas", un peu rigolard. Fallait-il un "ja" genre tout à fait, souriant, ou un "ja" sûr de soi... j'ai tout fait totalement au pif, sans rien comprendre à la conversation. D'après Thien Tri, elle m'attendait le lendemain pour qu'on se voit.
J'avais drôlement appréhendé la conversation téléphonique, mais je me sentais beaucoup plus sûr de moi pour le face à face. En fait le dernier écueil qui me restait sur la longue liste des écueil linguistique, c'était d'appeler la gare pour savoir à quel heure il y avait des trains pour cette délicieuse ville de Titisee, qui ne tarderait pas à m'accueillir à bras ouvert et à me fournir les subsides nécessaires à ma survie germanique. Bref, je me suis encore mélangé les pinceaux dans ces fichus et quart et moins le quart. De toute façon, jusqu'à la fin de mon séjour, j'ai eu faux en quarts. La gare de de Freibourg est bien agréable, et les agents très compréhensifs. Je n'ai rien compris à l'automate censé me délivrer un billet, mais on m'a aidé. Et dieu soit loué, il y avait deux trains qui roulaient sur la même ligne, mais il bifurquaient la station d'aprés Titisee, ce qui rendait l'inévitable confusion inutile. Je suis arrivé à Titisee sans problème, et quel spectacle !
Petite leçon de géographie Baden Wustenburgeoise. Il y a le plat. Et il y a les montagnes. Tout est plat jusqu'à Fribourg, qui finalement est au pied de l'une des premières montagnes. Tout est plat à l'ouest. Et puis de l'autre côté, c'est un autre univers. Le tortillard qui va jusqu'à Titisee m'a vraiment fait passé de l'autre côté du miroir, et je dois dire qu'il n'y a pas une journée où le spectacle ne m'a pas époustouflé. On serpente entre deux montagnes, on traverse une vallée, et puis on arrive à Himmelreich. Et là, fin de la plaisanterie, ça monte. Ca monte et ça monte encore. On tourne autour des montagnes, et cette ascension ne s'arrête pas. On traverse ces forêts vertes et sombres de conifères; on passe de sous-bois en champs verdoyants. On transperce les flans des montagnes sous de minuscules tunnels, et on resurgit dans la fraicheur de la forêt. Là, j'ai compris ce que Forêt Noire voulait dire, même si j'aurais choisis tant d'autres mots, tant d'autres parfums pour décrire cette atmosphère. Et dans mon sac, j'avais les Holzwege, de Heidegger...
Le voyage s'est bien passé, et si j'avais peur de me perdre dans la ville, toutes mes craintes se sont evanouies sur le quai de la gare de Titisee. A Titisee, il n'y a qu'une seule rue! Bon, deux si on cherche bien, mais pour le touriste de base que j'allais bientôt onir pour sa présence permanente et fouleuse, une rue suffit. Pour ce mois d'avril, tout était encore vide. La place centrale qui servait d'entonoir pour canaliser le flot des touristes vers l'artère principale puisqu'unique, était encore totalement vide. Quelques voitures peut-être au pied d'un hotel qui n'affichait surement pas complet, et voilà tout. J'avais le nom du magasin, et il ne me restait qu'à regarder à droite et à gauche pour le trouver. Et j'ai trouvé.
Je m'attendais au magasin de souvenir que j'avais vu sur Lacanau, genre cabane à fourbis. Là, on ne jouait plus dans la même catégorie. C'était gigantesque; enfin pour on magasin de souvenir, moi je trouvais ça grand. Je comprenais qu'il fallait du monde. La gérante était là. Je me présente, je comprends à peu prés ce qu'elle me dit. Que le magasin est grand. Oui, merci, j'avais remarqué. Qu'il y a un coin buvette, qui donne sur l'extérieur, et où l'on fait chauffer des saucisses pour servir en sandwich. Qu'il y a un comptoir pour la charcuterie fraiche. Qu'il y a un rayon où l'on vend le pain de la forêt noir, des énormes tourtes brunes qui sentent le terroir. Et puis tout le reste, des souvenirs à ne plus savoir qu'en faire dans trois salles. Et puis des coucous. Tout un mur de coucou.
Evidemment, il est difficile de dire que je me souviens de la conversation, tout simplement parce que je me souviens seulement de ce que j'imaginais qu'elle me disait quand elle faisait ses gestes. Elle parlait à une vitesse que je n'aurais jamais imaginé, avec que des mots que je ne connaissais pas. Sincérement, je suis certain qu'elle ne parlait pas allemand. Ca ne sonnait même pas comme de l'allemand. Et moi j'alternais les mimiques, un coup, oui, oui, tout à fait je comprends, un coup ah oui? vraiment, un coup oh là là, tant que ça, en me fiant tant bien que mal aux variations de sa voix. Une ou deux fois, à son air, j'ai bien compris que j'étais tombé à côté, mais bon dans l'ensemble je crois que j'ai fait bonne impression. Au point qu'elle en ait venue à me parler d'être payé. Elle avait probablement parlé de salaire, mais je n'avais pas du tilter. 1500 euros par mois, "bruto" qui veut dire brut, comme quoi ils n'ont pas cherché bien loin sur ce coup là.
Evidemment encore, je n'ai pas forcément tout saisi sur mes horaires, mais 1500 euros, c'est globalement correcte pour payer mon loyer, en rattrapant le mois et demi avancé par Thien Tri, et en me payant le reste de mon séjour. Et puis si tout était bien comme je l'avais compris, cela devrait durer jusqu'à octobre. Franchement, de tant en tant il faut avoir du bol. Je dois dire que j'ai bien dormi ce soir là et tous les autres jusqu'à la veille de mon premier jour.
Comme je l'ai dit, dès qu'il s'agit des heures, j'ai vraiment du mal en allemand. Déjà le fait qu'il faut intervertir l'ordre des chiffres ne facilite pas les choses, mais entre les moins et les plus et les "viertel vier", et les "halb drei", là je décroche totalement. Résultat, devant l'air hébété de Thien Tri et de Oliver quand je leur ai dit que je ne savais pas à quelle heure il fallait que j'embauche le lendemain, j'ai pris mon téléphone, et j'ai demandé à Thien Tri d'appeler. En fait, je ne commençais que dans quinze jour, comme elle me l'avait dit plusieurs fois quand je l'avais vu. Oups. Au moins, on ne pourrait pas dire, j'avais tout de suite diagnostiqué que j'avais des lacunes en compréhension avec cette dame.